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Alain Denis

 

Dans les montagnes du Tien Shan

« Les montagnes du paradis »

Voyage au Kazakhstan du 05 au 22 juin 2008

 

 

 

Après l’annulation de l’expédition AGS au Tibet à laquelle  je devais prendre part, et ce en raison de la réaction de la Chine vis-à-vis de l’Occident pour sa prise de position en faveur du Tibet, puis de l’annulation d’un voyage de substitution au Sichuan pour les mêmes raisons, j’ai reporté mon choix vers une destination qui m’attirait déjà : le Kazakhstan et les montagnes du Tien Shan, poétiquement dénommées « les montagnes du paradis ».

 

Départ le 05 juin de Paris pour Londres Heathrow afin de rejoindre le groupe de 11 personnes participant à ce voyage botanique: John et Hilary Birks, couple norvégien, tous deux professeurs de botanique à l’Université de Bergen; ils ont participé à de très nombreuses expéditions AGS et c’est là leur 57ème voyage. Liz Copas, Pat et Fred Bundy, Joan et Liam McCaughey, membres actifs de l’AGS et lauréats de nombreux concours photos, Moira Brett, Alf et Hannah Strange ainsi que Barbara Spivey, passionnés d’ornithologie, et moi-même. Nous retrouvons Paul Green, l’accompagnateur de Greentours, le tour opérateur de ce voyage et nous embarquons à bord de notre avion pour Almaty, l’ancienne capitale du Kazakhstan.

Almaty (Alma-Ata à l’époque soviétique) est la plus importante ville du pays et compte 4 millions d’habitants. C’est une belle ville aux larges avenues ombragées et fleuries. Aujourd’hui des buildings flambant neufs poussent partout et des dizaines d’autres sortent de terre. Almaty est le poumon économique du Kazakhstan.

Depuis l’indépendance, c’est Astana qui est la capitale de cet immense pays de 2.727.300km2 et de seulement 15,2 millions d’habitants, dont le sous sol, gorgé de pétrole, de gaz, d’uranium, d’or, de minerai de fer et autres richesses en fait déjà un des dragons des républiques d’Asie Centrale.

Après 7 heures de vol nous atterrissons à Almaty où la chaleur nous submerge, en effet il fait 25°C malgré l’heure tardive – il est 01h45 du matin – mais nous réchauffe quelque peu du froid de la climatisation pendant le vol.

 

Vladimir Kolbintsev, notre guide russe nous attend dans le hall. Vladimir habite Taraz ville de 300.000 habitants et capitale de la province de Zhambyl située à l’extrémité Ouest de la chaîne du Tien Shan où nous allons nous rendre dans quelques jours. Les trois chauffeurs qui l’accompagnent chargent nos bagages dans les monospaces et prennent la route de notre hôtel perché à 2500m, juste au-dessus de Chimbulak la station de ski à la mode située à 2h00 de route de l’aéroport, où nous allons passer les 3 premiers jours de notre aventure floristique. Après Chimbulak, la belle route laisse la place à un large chemin rocheux plein d’ornières presque impraticable et la conduite se transforme en manœuvres de franchissement permanentes. Arrivés vers 4h du matin, nous prenons possession de nos chambres. Epuisé, je m’endors comme une souche.

 

1ere partie : Chimbulak

 

 

1er jour : Chimbulak – Tuyuk-Su Gate

 

Tous les jours le petit déjeuner (anglais) sera servi à 8h30 et le départ aura lieu à 9h00. Nous partons ce matin pour une petite randonnée de mise en jambes jusqu’à Tuyuk Su Gate au pied des parois à pic de la montagne, à 2h de marche. Anna Ivastchenko, botaniste, nous a rejoints au petit déjeuner et ne nous quittera plus du voyage, identifiant les plantes avec une assurance impressionnante et nous expliquant, à l’aide de quelques mots d’anglais, ce qui différencie telle plante de telle autre pourtant similaire à nos yeux. Anna nous sera d’une aide précieuse, car elle officie dans son « jardin » la loupe autour du cou pour observer certains détails, le piolet dans une main pour prélever un échantillon à étudier le soir lorsque nous élaborons les listes des plantes rencontrées dans la journée et bien sûr son carnet sur lequel elle inscrit le nom de toutes les plantes qu’elle voit ou que les membres du groupe ont pu observer ou prendre en photo et qu’elle a authentifiées.

Anna a publié bon nombre de livres sur la flore du Kazakhstan et jouit d’une grande réputation. Elle prendra prochainement sa retraite mais elle montre toujours un grand émerveillement devant la beauté des plantes et fait encore preuve d’une résistance physique qui nous impressionne tous.

A peine avons-nous parcouru quelques centaines de mètres que, déjà, la flore est imposante, excessive : Leontopodium fedtschenkoanum au bord du chemin, Rhodiola coccineum, R. linearifolium, Tulipa heterophylla, Dracocephallum grandiflorum, Sedum ewersii pas encore en fleurs, Cortusa brotheri, Callianthemum alatavicum au beau feuillage bleuté ressemblant à celui de Corydalis melanochlora, Primula algida, Viola altaica, Pedicularis pubiflora, Thermopsis alpinum, Erigeron aurantiacum, Atragene (Clematis) sibirica de couleur blanche entrelacé dans les Lonicera hispida à fleurs blanches également ou sur Lonicera karelinii à fleurs roses et poussant à quelques mètres seulement, Papaver croceum jaune orangé de 30cm aux pétales froissés. Dans les prés : Trollius songaricus, T. lilacina, Allium atrosanguineum, Aquilegia atrovinosa de toute beauté, un condensé de sa petite sœur des Alpes atrata et de la grande A olympica; Hedysarum neglectum, Aconitum leucostomum, Saxifraga sibirica, Geranium albiflorum. Auprès d’un cours d’eau : Primula turkestanica, 30cm rose foncé ainsi que des touffes de Cortusa brotheri toujours les pieds au frais, Dactylorhiza umbrosa en petites colonies. Sur des rochers, des rosettes de Rosularia alpestris aux fleurs blanc rosé ressemblant à un Sempervivum, Draba subamplexicaulis à floraison blanche ainsi que Gagea filiformis et emarginata. Au bord du chemin, Erysimum croceum 35cm et Hieracium aurantiacum tous deux à la floraison orange pur.

Nous sommes maintenant à près de 3000m. La pente est raide et la progression difficile dans les pierriers que nous devons traverser. Mais là, nous marchons sur des tapis de Tulipa heterophylla, d’Eritrichium tianschanicum syn. villosum blancs, et de Gentiana uniflora. Au pied de la barre rocheuse, la récompense est là: Paraquilegia anemonoides  en touffes, par centaines et toutes en fleurs, accrochées entre les rochers! Les coussins mesurent jusqu’à 50cm ! J’ai l’impression de voir une fresque.

Une petite bruine commence à tomber mais pour rien au monde je ne redescendrai sans avoir vu ce spectacle, et malgré la difficulté d’approcher ces merveilles, pour quelques photos, je suis prêt à braver tous les dangers. Nous redescendons maintenant vers les chalets de notre hôtel. Je suis heureux, des fleurs plein la tête et de belles photos. Le voyage commence bien.

 

2ème jour : Chimbulak – Tolgar Pass.

 

Ce matin nous reprenons la route et descendons jusqu’à la station de ski. A 1 km de la station, Vladimir fait stopper les 4x4 et nous poursuivons à pieds. Le long de la route : Geranium rectum, Polemonium caeruleum, Rosa albertii à la floraison blanche et parfumée, Aconitum leucostomum et encore la magnifique Aquilegia atrovinosa et toujours Cortusa brotheri. Arrivés à Chimbulak nous empruntons 2 lignes de télésièges pour atteindre Tolgar Pass à environ 2900m d’altitude. Là nous grimpons encore jusqu’aux pierriers instables où notre progression devient difficile, mais dans cet univers de chaos minéral les petites plantes sont légion : Draba arseninowii aux fleurs jaune vif et au feuillage très vert, Chorispora bungeana, petite brassicacée aux très grandes fleurs lilas prostrées et aux feuilles découpées, Primula nivalis d’un rose soutenu, 25cm, Loydia serotina, Eritrichium villosum, blanc, Saxifraga macrocalyx jaune vif, Androsace akbaitalensis pas encore en fleurs, une autre Draba en feuilles seulement, Saxifraga cernua et une fois encore, à environ 3400m, Paraquilegia anemonoides en larges touffes couvertes de fleurs, incrustées dans les fissures des parois de la barre rocheuse sombre. C’est un spectacle unique et un peu surréel car je ne vois aucune autre plante sur ces parois exposées au Nord.

 

3ème jour : Chimbulak – Medeo - Dzhabagly.

 

Nous partons pour la matinée à Medeo – site de l’ancien anneau de vitesse de patins à glace – situé à mi chemin entre notre hôtel et Chimbulak. Les prairies d’alpage sont couvertes de millions de fleurs : Dracocephalum integrifolium, Eremurus altaicus, jaune, Codonopsis clematidea par centaines, Lithospermum arvense, Potentilla orientalis, Oxytropis almaatensis, endémique, Sedum hybridum, Scutellaria transiliensis aux fleurs jaunes vif. Sur un amas de rochers : Thymus tianschanicus, Alyssum turkestanicum, Allium caesium d’un très beau bleu pâle, Sedum ewersii en feuilles seulement. En redescendant vers la route nous pouvons voir : Aquilegia atrovinosa, Polygonum poryarium, Rosa albertii et R. platyacantha jaune et parfumée également, Oxytropis baissanensis aux fleurs violettes, Tulipa ostrowskianum en graines, Polemonium caeruleum, Dianthus tianschanicus, Aconitum nemorum, Stachyopsis lamiiflora, Campanula glomerata.

 

Il est temps de rentrer à l’hôtel pour le déjeuner. Cet après midi nous devons préparer nos bagages et redescendre à Almaty pour prendre le train de nuit destination 600km à l’ouest, dans la Réserve Nationale Naturelle d’Aksu-Dzhabagly, toujours dans la chaîne du Tien Shan qui s’étale sur 1250 km au sud est du Kazahkstan constituant ainsi une frontière naturelle avec ses voisins : la Chine, le Kyrgyzstan et l’Uzbekistan.

 

Le voyage va durer 11 heures et il fait chaud malgré un semblant de climatisation, mais jusqu’au coucher du soleil nous admirons les paysages de la steppe et les milliers d’oiseaux de toutes les couleurs. Après une nuit pratiquement sans sommeil, nous arrivons au petit matin à la gare de Tülkibas où notre hôte, Yevgueny Belousev nous attend pour nous emmener au village de Dzhabagly où il nous hébergera pendant quelques jours. Le temps de prendre possession de nos chambres, de passer sous la douche et de prendre un petit déjeuner copieux et nous sommes fins prêts pour un premier contact avec les « black mountains » du Karatau (les montagnes noires, parce qu’elles n’ont jamais de neige en été).

 

2ème partie : Les montagnes du Karatau

 

 

4ème jour : les montagnes du Karatau : Kuyuk Pass, Karasay Gorge, Berkara, Ters Lake.

 

Le vieux bus GAZ délabré servant habituellement au ramassage scolaire dans le village, authentique relique de l’ère soviétique, file dans un rugissement inquiétant sur la route poussiéreuse toutes fenêtres ouvertes. Le soleil tape déjà très fort. Premier arrêt. Vladimir notre guide a repéré Delphinium semibarbatum (D. zalil) dans la steppe à droite de la route. Nous descendons tous. Dans cet endroit désertique, des centaines de Delphiniums jaune pâle. Cette plante tubéreuse, rare dans les catalogues, (on la trouve sur le catalogue de Janis Ruksans) nécessite un repos estival comme de nombreux bulbes. Par endroits, Centaurea depressa et partout Tulipa orthopoda en graines.

Nous repartons. La température a encore grimpé. Après une demi-heure de route nous atteignons Kuyuk Pass dans la chaîne du Karatau - vieux massif érodé et peu élevé contrairement à la chaîne du Tien Shan qui est jeune et dont les sommets atteignent allègrement 5000m et dont certains culminent à 7000m – l’endroit est désertique et l’air est étouffant. De l’autre côté de la route, des Eremurus tianschanicus pointent leurs superbes épis blancs. Cà et là, quelques pieds de Delphinium semibarbatum aux fleurs jaune crème. Dans les pierriers sombres et brûlants : Astragalus krauseanus, Haplophyllum perforatum, Prangos uloptera, Phlomis salicifolia, Saligeria allioides, Centaurea depressa, Acanthophyllum pungens petite caryophyllacée en coussins piquants gris bleuté ressemblant à s’y méprendre à un Acantholimon dont une espèce pousse justement à côté, Acantholimon aulieatense mais il n’est pas encore en fleurs et partout, des coussins piquants de Cousinia karatavica, belle astéracée aux fleurs jaune vif à l’extrémité bleu violet. La luminosité est si intense dans cet univers minéral qu’il est extrêmement difficile de distinguer la végétation. Quelques plantes sont déjà en graines : Tulipa orthopoda, T. bifloriformis, Korolkovia seversovii, Juno kuschakewiczii, Meniocus linifolius brassicacée aux fleurs jaunes, Alyssum petiolata et A. stenostachyum.

Nous quittons cet endroit et reprenons la route. Nous atteignons Ters Lake, vaste zone humide au milieu de nulle part. Pas un arbre à des dizaines de kilomètres à la ronde, tout est plat et cette chaleur ! Il est 12h30, et nous prenons notre déjeuner. Il fait 45°C dans le bus. Chacun mange rapidement et boit beaucoup d’eau mais aussi du thé bien chaud. Nous observons les oiseaux qui ont fait leur domaine de ce lac de plusieurs centaines d’hectares. Nous repartons toutes fenêtres ouvertes vers Karasay Gorge. Après 15mn de marche nous pénétrons dans les gorges. Monde minéral érodé mais apportant une ombre bénéfique et en particulier des opportunités aux dizaines d’espèces d’oiseaux pour nicher. Nous approchons le nid de quelques rapaces en train de couver sans les déranger.

Nous reprenons la route pour Berkara, vallée mondialement réputée pour ses bulbes. Cette vallée boisée par endroits, nous apporte une ombre bienvenue. On peut voir Malus sieversii, Rosa kokanica à la floraison jaune, Rubus caesium, Spiraea hypericifolia, Capparis herbacea, Salix alba, Acer semenovii et Fraxinus sogdiana. Au pied des arbres ou sur les pentes, des centaines de Juno (Iris) kuschakewiczii, J.(Iris) orchioides, Korolkovia seversowii, Rhinopetalum stenantherum (syn. Fritillaria stenanthera), Tulipa turkestanica ont défleuri et sont tous en graines. Par endroits, quelques Ixiolirion tataricum nous font encore profiter de leur belle floraison bleue.

Nous repartons sous un soleil de plomb et reprenons la route ou plutôt la piste car il n’y a plus de bitume. Pas un arbre ou arbuste à des kilomètres à la ronde. Après une dizaine de kilomètres, Vladimir fait stopper le bus. Nos provisions d’eau sont quasiment épuisées. Nos bouteilles sont brûlantes et l’eau également. Au bord de la route une petite résurgence alimentée par une source va nous fournir de l’eau bien fraiche pour tenir les 2h de trajet qu’il nous reste à effectuer pour rejoindre notre hôtel à Dzhabagly. Il est 18h et il fait encore 28°C.

 

5ème jour : Tuyuk Pass et Koksai Gorge.

 

Ce matin notre itinéraire doit nous conduire vers une immense faille, Koksai Gorge appelée aussi Koksai Canyon, reliant la chaîne du Karatau et celle du Tien Shan créant ainsi des conditions favorables pour certaines espèces. Nous faisons une première halte pour observer des dizaines de rapaces posés à quelques centaines de mètres. Au bord du chemin pousse Rosa persica un petit rosier très ras et très piquant portant de magnifiques fleurs jaune vif au cœur rouge. Nous arrivons à Tuyuk Pass, tout le groupe s’éparpille du même côté de la route en direction d’un immense lac, je choisi l’autre. Sur quelques mètres carrés je peux observer Onosma dichroanthum, Dianthus tetralepis et à deux mètres de lui, Dianthus karataviensis, Aster canescens 40cm, Sedum alberti à fleurs blanches, Convolvulus linneatus en rosettes de feuilles gris argent. Le ciel est nuageux, il fait moins chaud et c’est tant mieux, mais le vent est fort et sec et même un peu froid mais surtout il me gêne pour prendre des photos tant les fleurs bougent. Nous sommes repartis. Le bus roule maintenant sur un chemin de terre depuis plus de 10km et nous pouvons admirer de magnifiques tapis de Gentiana olivieri. Nous arrivons au bord de la faille. C’est vraiment impressionnant. Le repas est servi et vite avalé, et après une dernière tasse de thé, je commence à prospecter. Ce paysage de steppe semble désolé, il l’est ; mais pas au niveau de la flore, car celle-ci est riche, très riche. C’est le domaine de Gentiana olivieri qui, depuis ce matin, ne nous quitte pas. Ses fleurs sont sublimes. Des alliums par dizaines de milliers parmi lesquels Allium barsczewskii rose carmin et sa variété albinos, A. caesium bleu pâle, A. trachyscordum et A. oreophyllum roses. Des orobanches, des astragales, des eremurus : Eremurus tianschanicus, E. fuscus, E. cristatus, des serpents aussi ou des vipères qui, par endroits, grouillent par dizaines au mètre carré. Bref, un paradis…. Sur une pente de la gorge, je trouve un astragale extrêmement nain, 2 ou 3cm. Je collecte un specimen pour identification ce soir. Anna réussira à identifier cet astragale. Son nom : Astragalus kronenbuergii, mais rien à voir avec la bière, malheureusement, car par cette chaleur elle serait bienvenue. Eremostachys speciosa, Oxytropis spinosissima, Hyoscyamus niger de près de 1.30m de haut, superbe plante aux fleurs marron veinées.

Nous rentrons à notre hôtel après plus de 2 heures de route, fatigués mais contents. Ce soir, après le dîner, nous mettons à jour les listes de plantes, d’oiseaux et autres animaux sauvages rencontrés ou aperçus dans la journée. Ce travail nécessite une à deux heures chaque soir et est effectué très sérieusement par tous les membres du groupe sous la houlette d’Anna Ivaschenko pour les plantes et de Vladimir Kolbintsev pour les oiseaux, serpents et autres mammifères, le tout accompagné de quelques bouteilles de vodka. Il va sans dire que, pour moi, c’est une torture d’entendre prononcer les noms latins avec l’accent anglais et pourtant je parle anglais quasiment toute la journée dans ma profession. De ce point de vue, je comprends mieux Anna ou Vladimir car leur prononciation du latin est identique à la nôtre.

Demain nous partons pour la Réserve Nationale Naturelle d’Aksu-Dzhabagly à une quinzaine de kilomètres au sud du village, à l’extrémité nord ouest de la chaîne du Tien Shan. Cette réserve, créée en 1926, est la plus ancienne d’Asie Centrale et aussi la plus grande, avec une superficie de 85,574 ha. On y dénombre 239 espèces d’oiseaux, 52 espèces de mammifères dont de très nombreux ours et le discret léopard des neiges mais qui vit à près de 5000m, 11 espèces de reptiles, et 5000 espèces d’insectes. Il reste quand même au botaniste pas moins de 1280 espèces de plantes, bref, de quoi occuper ! Pour la petite histoire notre groupe identifiera plus de 800 espèces de plantes au cours de ce voyage, ce qui, en soit, n’est déjà pas si mal.

 

3ème partie : Dzhabagly

 

 

6ème jour : la Réserve Nationale Naturelle d’Aksu-Dzhabagly

 

A 9 heures notre bus nous conduit jusqu’à la maison du gardien à l’entrée du parc. Là, nous allons changer de monture et continuer à cheval toute la journée jusqu’au refuge avec trois haltes. Dans la réserve il n’y a que deux refuges construits en dur dont le premier est vraiment petit, le second plus grand se trouve à 2050m. Aucun des deux n’a l’électricité ou l’eau courante mais un ruisseau coule juste à côté de chacun d’eux. Ces constructions spartiates sont équipées d’un poêle et de petites chambres d’un ou deux lits. Elles sont utilisées par les scientifiques qui viennent étudier la nature, par les rangers qui sillonnent le parc ou par les groupes de touristes possédant une autorisation.

Les chevaux que nous montons sont d’anciens chevaux de l’armée. Une équipe de la télévision locale faisant un reportage sur le parc va nous suivre pendant plus de 2 heures tout en nous filmant. A la première halte nous descendons de nos montures. Se dégourdir les jambes ne fait pas de mal. J’observe les plantes suivantes au bord du chemin: Campanula glomerata, Gentiana olivieri, Tulipa greigii, Eremurus regelii, Allium caesium de couleur bleu pâle, A. hymenorrhizum rose, tous deux de 50cm environ, Ixiolirion tataricum, Iris sogdiana tantôt blanc et jaune tantôt bleu pâle et violet, Aconitum talassicum, Delphinium confusum, Linum olgae aux grandes fleurs roses, superbe, Scabiosa songorica. Au milieu du chemin, Convolvulus pseudocantabrica fréquente C. lineatus au feuillage gris argent en rosettes de 10cm. Vers 12h30 nous nous arrêtons pour la pause déjeuner au premier refuge. Nous prenons notre repas à l’ombre, un petit café et du thé et certains entament la sieste. Dans les environs je trouve Rosularia turkestanica sur des rochers et à quelques mètres, difficile à repérer dans les herbes du talus Acantholimon alberti, puis à l’ombre, Asyneuma argutum (syn. Phyteuma argutum) grande campanulacée de 70cm aux jolies fleurs bleu pâle en étoiles. Plus loin, une touffe de Morina kokanica aux fleurs roses et blanches toxique d’après Anna mais splendide. En atteignant le bord des gorges de la rivière Dzhabagly qui coule 300m plus bas, Vladimir nous montre quelques touffes de la rare Campanula alberti accrochée dans les fissures des falaises à pic. Par bonheur l’une d’entre elles se trouve à quelques mètres derrière moi, mais pas facile à photographier et il me faut prendre des risques, et toujours ce vent.

Nous sommes repartis, mais mon cheval se montre très nerveux. J’ai remarqué qu’il ne supportait pas d’être dépassé par les autres. Soudain il part au galop et dévale le chemin jusqu’au ruisseau. Je l’ai arrêté mais je pense que c’est lui qui s’est arrêté en retrouvant ses congénères. Après l’avoir laissé boire nous repartons. A peine avons-nous marché une vingtaine de minutes que mon cheval qui vient de brouter une touffe d’herbe au bord du chemin se cabre en hennissant et part au grand galop hors du chemin. Je me cramponne tant bien que mal en tirant sur les rênes pour l’arrêter, mais il ne veut rien savoir et tente même de me désarçonner à plusieurs reprises. Je résiste, comme au rodéo. Combien de secondes, je n’en n’ai pas la moindre idée mais c’est long. Soudain je me rends compte que mes pieds sont sortis des étriers, le cheval rue, je sens qu’il va me faire passer par dessus lui et j’en suis effrayé, alors je décide de m’éjecter en me projetant sur le côté, il n’y a pas de rochers à cet endroit, cela devrait aller. Je me réceptionne correctement en glissant sur quelques mètres. J’essaie de me relever mais mon bras refuse, ma montre a provoqué une énorme boursouflure au niveau de mon poignet gauche, j’enlève rapidement la montre. J’ai terriblement mal aux côtes et au rein droit. Mon sac à dos et le sac contenant mon appareil photo que je porte devant moi n’ont pas arrangé les choses. Le sac photo s’est ouvert et un objectif gît près de moi mais intact. On me relève. Je pense que mon poignet est cassé, mais le propriétaire des chevaux me remet en selle sur un autre cheval. Je sens que je perds connaissance mais essaie de me ressaisir. La douleur est terrible. Je rejoins quelques minutes plus tard le reste du groupe. On me fait une attelle et un bandage. Ma trousse de secours est particulièrement bien garnie et je peux prendre un comprimé contre la douleur. Je bois beaucoup. Paul Green, notre accompagnateur, décide de rester avec moi, le reste du groupe poursuit sa route jusqu’au dernier refuge. Nous allons attendre là, dans la nature, pendant 4h avant que le camion qui est monté le matin avec les yourtes ne redescende. Je suis au bord de la syncope à chaque ornière. Nous mettrons plus d’une heure pour rejoindre notre hôtel à Dzhabagly. Vers 21h30 nous partons pour l’hôpital régional de Taraz, à environ 30 minutes de route. L’hôpital ressemble en fait à un petit établissement de quartier d’une ville moyenne chez nous. Après une piqûre anti douleur, une radio et un plâtre, nous repartons pour l’hôtel où l’on nous sert un dîner copieux, puis nous allons nous coucher.

 

7ème jour : Village de Dzhabagly

 

Aujourd’hui nous restons au village. Paul a réussi à me convaincre qu’il était plus raisonnable que je me repose un peu pour récupérer de cette terrible chute mais je suis heureux car le toubib de l’hôpital nous a dit que je n’avais rien de grave.

Dans l’après midi, Yevgueni, le propriétaire de l’hôtel nous propose de monter au refuge rejoindre le groupe en fin d’après midi. Je dis oui tout de suite et nous partons en 4x4 vers 17h. Je suis heureux de poursuivre mon aventure.

A notre arrivée, tout le monde est content de se retrouver et chacun vient aux nouvelles.

 

8ème jour : Réserve de Dzhabagly  - Ulken Kaindy Pass

 

A 9h00 Paul et moi partons à pieds vers Ulken Kaindy Valley. Le groupe y est allé hier à cheval. Nous traversons les prairies d’alliums, d’iris sogdiana, de tulipes, de delphiniums, de trolles et d’une multitude d’autres plantes. Par endroits la terre a été retournée par les ours et les bulbes d’alliums et de tulipes sont étalés par terre. J’en ramasse quelques uns et repars mais la pente est raide et je peine. Mes côtes me font mal à chaque respiration. Nous nous arrêtons souvent et je bois beaucoup. Le soleil tape fort et nous sommes chargés. Nous décidons d’optimiser notre charge. Demain Paul portera mon sac à dos. Nous mettrons en commun l’indispensable : ma trousse de secours, sûrement la mieux garnie. Ma paire de jumelle aussi, est très légère, mais extrêmement puissante. Celle de Paul est énorme et ancienne et peu performante. Il ne quittera plus mes jumelles du reste du séjour. Aujourd’hui Paul portera mon sac à dos. Je porterai mon sac contenant mon matériel de photo ainsi qu’un stick et de l’eau pour la journée.

Après avoir traversé les prairies, nous atteignons les pierriers que nous commençons à gravir lentement. Les pierres roulent sous nos pieds à chaque pas. Soudain Paul aperçoit une magnifique Tulipa greigii rouge vif. Plus haut, au bord d’un névé, des tapis de Tulipa kaufmanniana et T. dasystemonoides sont encore en fleur et parmi toutes ces tulipes, des centaines de pieds de Corydalis ledebouriana, un de mes genres préférés. Je suis aux anges. Puis à quelques mètres nous découvrons Iris (Juno) kuschakewiczii, magnifique, d’un bleu pâle aux feuilles vertes presque vernissées très proche d’I. willmottiana. A 2m, un pied d’Iris (Juno) orchioides, superbe, aux sépales jaunes et aux tépales blancs. Nous n’en voyons pas d’autres et ce sera d’ailleurs le seul que nous verrons en fleurs.

Nous apercevons au loin nos amis qui longent les crêtes à dos de cheval. Pendant ce temps Paul et moi progressons lentement. Le soleil tape maintenant très fort et nous voulons à tout prix trouver un endroit ombragé avant midi afin de nous reposer et de déjeuner. La descente s’annonce difficile en raison des névés qu’il va falloir franchir sans équipement. Nous nous installons sous un surplomb rocheux bien frais mais le sol est en forte pente. Pendant que Paul sort nos repas j’aperçois à moins d’un mètre une touffe de campanules : Campanula capusii (syn. C. lehmanniana) et juste à côté, Stephanocaryum olgae qui ressemble à s’y méprendre à un Myosotis ou un Eritrichium. Un peu plus loin Paraquilegia caespitosa identique à P. anemonoides mais au feuillage duveteux. Sur les rochers, en plein soleil, des tapis de 50cm d’Androsace sericea en pleine floraison, blanche et tout près,

Primula minkwitziae, magnifique primevère de couleur rose foncé de 10 à 13cm de haut environ accompagnée de Viola biflora. Je glisse sur une dizaine de mètres. Heureusement mon plâtre protège mon bras mais pas ma jambe, mais ce n’est pas grave. Je remonte tant bien que mal pour prendre mes photos.

Après plus d’une heure de repos nous commençons à redescendre. Pour moi c’est un cauchemar car il n’y a pas de chemin, il faut dévaler les pentes, les pierriers et surtout traverser les névés qui me paralysent de peur. Mes chaussures glissent sur la neige verglacée. Je pique mon bâton du côté droit, celui de la pente et Paul se tient en appui pour éviter la chute. Nous mettrons 20 minutes pour traverser le névé et atteindre l’autre côté. Nous rencontrons les Corydalis ledebouriana que nous avons déjà vu ce matin, par centaines, poussant parmi les Junos, les Rhodiola heterodonta et les Tulipa dasystemonoides et kaufmanniana.

Ensuite en atteignant les prairies la descente est plus rapide et nous arriverons au refuge avant les cavaliers. Après la douche je montre les photos que j’ai prises. A ma grande surprise personne n’a pu voir hier Juno orchioides. Nous sommes fiers Paul et moi d’ajouter cette magnifique plante à notre palmarès. Nos amis reconnaissent qu’à cheval il n’est pas facile de voir les plantes qui, avec la lumière, se confondent avec l’élément minéral.

 

9ème jour : Dzhabagly : Kshi Kaindy Valley

 

Aujourd’hui nous partons sur les traces des cavaliers mais au bout de 3h00 nous ferons demi-tour. En effet je ne peux plus avancer. Chaque respiration me fait souffrir et mes côtes surtout me font mal, la progression est difficile et la végétation est haute – 1.20m environ – et les pentes sont raides et toujours cette chaleur étouffante. Nous traversons un cours d’eau assez facilement, mais au deuxième c’est devenu un torrent. Paul va mettre presque 1h à charrier des rochers pour construire un passage pour que je puisse traverser le plus sûrement possible.

Nous apercevons au loin nos amis arrivés au point de rendez-vous pour le repas. Nous nous rendons à l’évidence, il nous faudrait encore environ 2h pour les rejoindre. Je souffre trop. Je demande à Paul de faire demi-tour. Si près du but c’est rageant. Nous redescendons jusqu’à la rivière pour nous mettre à l’ombre et nous reposer. Un « ranger » arrive quelques minutes plus tard à cheval, nous donne nos repas et quelques bouteilles d’eau et repart au galop. A quelques mètres nous apercevons Allium karataviense, défleuri, à droite du chemin, sur quelques mètres carrés de pente caillouteuse. Dire que nous sommes passés à moins d’un mètre en montant tout à l’heure sans les voir tant il est difficile de distinguer les plantes dans les pierriers. Près du cours d’eau, Paul manque marcher sur une belle touffe de Lomatogonium carinthiacum une belle gentianacée bleu pâle mais en boutons. Tous les cavaliers du groupe sont passés à côté également sans voir cette plante, rare dans cette région.

 

10ème jour : Dzhabagly – Baidaksai Valley.

 

Ce matin, Paul et moi partons pour Baidaksai Valley. Le temps est maussade. Le ciel est nuageux et gris et le vent est fort et froid. Je n’ai pas prévu de vêtement chaud et c’est bien la première fois. Tant pis j’aurai froid toute la journée. Pis, une petite pluie fine sera aussi de la partie pendant quelques heures. Cette nuit j’ai récupéré et suis en meilleure forme. Nous partons à un bon rythme et avançons rapidement à travers les herbes hautes. Arrivés sur la crête, nous nous dirigeons vers la gauche où se trouvent des dessins préhistoriques gravés dans la pierre. Nous en profitons pour nous reposer un peu et faire quelques photos dAcantholimon alberti cette fois-ci en fleurs. Nous reprenons notre marche, coupant à travers champs. Finalement nous rejoignons le groupe parti à cheval pour le repas. Dans les rochers nous pouvons observer Arenaria griffittii, Rosularia alpestris, Pyrethrum tianschanicum. Dans la prairie, on peut voir Inula rhizocephala, Trollius altaica orange, la magnifique Lindelofia tchimganica aux fleurs pendantes orange foncé, Dianthus hoelzerii et toujours le bel Allium barczewskii.

Ce soir nous fêtons notre dernier jour dans la réserve que nous quitterons demain matin. Nous avons tous hâte de retrouver la civilisation et ses commodités. Après une bonne bière Kazhak bien fraîche et un bon repas, nous entamons quelques bouteilles de vodka tout en discutant dehors. Nous pouvons ainsi admirer des chamois et des bouquetins, et même un ours brun. Nous sommes tous heureux car ils ne sont pas faciles à voir, même si la plus forte population au monde de cette espèce se trouve dans le parc : environ 60 individus sur 200 environ. Après la mise à jour de la liste, je vais me coucher, mais ce soir, c’est sous la yourte, histoire d’essayer.

 

11ème jour : départ de la réserve de Dzhabagly

 

A 9h00 nous quittons tous le refuge à pieds. Sur des rochers, une petite colonie de marmottes ne semble pas perturbée par notre passage. Nous traversons les prairies couvertes de millions de fleurs qui nous arrivent jusqu’au buste : Codonopsis clematidea, Allium drobovii 70cm blanc verdâtre, A. caesium, A. oreophilum, A filifolium, Iris sogdiana. Après 2 heures de marche nous atteignons la forêt de juniperus : Juniperus semiglobosa, J. seravschanica et J. turkestanica.

Nous faisons une halte d’une heure afin de récupérer les retardataires et de nous reposer à l’ombre. Au bord du chemin Orobanche uralensis et O. kotschyi, Campanula glomerata et sa variété blanche, Cortusa tianschanica dans les sous-bois, Convolvulus linearis et Codonopsis clematidea dans les clairières. Nous longeons maintenant le précipice qui surplombe les gorges de la rivière Dzhabagly, les talus caillouteux le long du chemin nous permettent de voir des tapis d’Acantholimon alberti et des pieds de Juno (Iris) et de Fritillaria seversowii desséchés et en graines. Vers 12h30 nous nous arrêtons dans une clairière pour déjeuner. Les rangers nous ont devancés et ont déjà installé les couvertures, les repas, les couverts et les boissons. Les chevaux sont attachés sous les arbres. Tout le monde repartira tout à l’heure à cheval excepté Paul et moi-même ainsi que Pat Bundy qui ne supporte plus les randonnées cavalières. Nous nous installons confortablement et commençons à manger. Je suis en pleine forme, depuis ce matin le trajet est très agréable bien que nous marchions à travers champs avec la végétation jusqu’à 1.20m environ, mais elle est si belle que c’est un plaisir. Et puis nous avons tout notre temps. Tant de fleurs, tant de senteurs et un paysage si beau, à l’infini. Après le repas et quelques tasses de café et de thé, nous repartons. Le groupe repart à cheval. Le relief est très escarpé. Nous devons d’abord traverser un petit cours d’eau. Paul et moi examinons le passage afin de voir s’il n’y a pas de difficulté pour traverser. Avec mon bras plâtré je n’ai pas beaucoup d’équilibre et je risque de tomber sur les rochers glissants. Je commence à marcher sur un tronc qui relie l’autre rive. Une branche morte au dessus du cours d’eau et à mi hauteur m’aide à traverser. Malheureusement elle cède au milieu du passage, je glisse et tombe à l’eau. Tout va bien, j’ai juste les pieds trempés. Nous aidons Pat. Elle a préféré enlever ses chaussures pour traverser. Nous grimpons rapidement la pente raide par le petit sentier. Déjà, le reste du groupe parti après nous, mais à cheval, nous rattrape et nous dépasse. Nous atteignons le chemin principal et nous arrêtons pour les regarder. Il ne fait pas trop chaud mais pour Pat qui a souhaité faire ce chemin à pieds avec nous, nous devons ralentir le rythme, ce qui nous permet de prendre notre temps mais aussi de faire de belles photos. Nous pouvons voir sur les bords du chemin Dianthus hoelzeri, Campanula glomerata ainsi qu’une jolie variété rose et toujours la très belle Gentiana olivieri qui nous suit imperturbablement. Sur la partie centrale du chemin, des rosettes de Convolvulus lineatus ainsi que des touffes d’Iris sogdiana. Sur le bas côté, des pieds de Rhinopetalum stenantherum (Fritillaria stenanthera) très belle fritillaire à fleurs roses de 30cm environ mais en graines.

 

12ème jour : Aksu Canyon et le village d’Irsu

 

Notre bus fonce à tombeau ouvert sur la mauvaise route qui nous mène du village de Dzhabagly jusqu’au Canyon d’Aksu. La chaleur est torride et après avoir quitté la route pour une mauvaise piste, nous devons nous arrêter car le bus n’en peut plus, il doit faire une halte et surtout, boire beaucoup. Pendant ce temps nous nous éparpillons pendant une petite heure, le temps pour le moteur de faire une petite sieste.

Dans les rochers, je peux voir Acantholimon alberti en coussinets lâches et quelques tapis de Thymus turkestanicus, Cousinia umbrosa, Sedum ewersii, Rosularia turkestanica. Nous reprenons la route en lacets. Après quelques kilomètres, nous roulons enfin sur du plat, et atteignons le Canyon d’Aksu. Nous entamons, à pieds, la descente dans le canyon. En magnifiques touffes bleues, la rare Campanula serguiei s’accroche dans les fissures des parois rocheuses. Un peu plus loin, se confondant presque avec la couleur de la terre et de la roche, une splendide bulbeuse de la famille des Amaryllidacées Ungernia severzovii aux fleurs orangées presque ocre, la couleur de la roche. Sous un surplomb, et à l’ombre, la belle Scutellaria virginica s’est réfugiée afin que l’on apprécie sa robe d’un jaune si pâle qu’on la croit blanche. Une pure merveille. Un peu plus bas dans la descente, quelques Allium oreophyllum rose carmin et Ixiolirion tataricum encore en fleurs. Nous nous arrêtons sur un promontoire, et ne descendrons pas jusqu’au fond de la gorge dont l’accès est difficile mais Anna est déjà en bas. Je ne sais pas comment elle fait, mais elle nous épate tous.

En remontant le chemin nous rencontrons Alochusa gypsophylloides et sur les rochers Sedum pentapetalum. Il fait chaud mais c’est supportable. Nous rejoignons le bus et nous nous installons pour prendre notre déjeuner à l’ombre de quelques grands arbres. Après le repas, certains entament même une petite sieste.

Nous sommes repartis pour Dzhabagly. Arrivés dans la vallée, notre chauffeur s’arrête dans le petit village d’Irsu. Un village typique, où la vie ne semble pas avoir changé depuis toujours, même si l’on peut apercevoir quelques paraboles installées sommairement. Dans ces régions reculées où les routes sont peu nombreuses et en mauvais état, et les voitures encore rares, la télévision est le plus souvent le premier acte de modernité. Pour se déplacer, le cheval reste le meilleur ami de l’homme et en tout cas il est écologique.

Les visages des enfants, en nous voyant, s’illuminent. Pensez, ce n’est pas tous les jours qu’un bus transportant des touristes s’arrête ici. Nous sollicitons leur accord pour les photographier, ce qu’ils acceptent visiblement avec bonheur. Et cela en est un pour nous également tant ils semblent heureux.

Nous rentrons à notre hôtel pour préparer nos bagages et reprendre la route pour la gare de Tülkibas où nous prendrons le train de nuit pour Almaty. Là, nous entamerons la dernière partie de notre périple botanique dans le Tien Shan.

 

4ème partie : Gaish Observatory, Cosmos Station, Big Almaty Lake.

 

13ème jour: Gaish Observatory

 

Nous arrivons à la gare centrale d’Almaty vers 8h30. Malgré mon plâtre j’ai quand même pu dormir un peu. Une tasse de café et juste le temps de sortir avec les bagages. Nos chauffeurs russes des trois premiers jours sont déjà à pied d’œuvre et ont embarqué mon énorme sac. Confortablement installés, nous traversons Almaty, ville tentaculaire à la circulation déjà difficile et pourtant équipée d’avenues à dix voies et d’autoroutes flambant neuves. Nous sommes enfin sortis de la ville et mettons le cap sur le sud. Après une bonne heure de route nous entamons la montée. La montagne est splendide et sauvage. Nous faisons une halte, il est onze heures. Tout le monde s’éparpille. Sous les sapins, on peut voir la belle Aquilegia atrovinosa, Cortusa brotherii et Moneses uniflora petite Pyrolacée blanche. Nous reprenons la route, mauvaise, qui se transforme bientôt en une terrible piste de rochers et d’ornières, seulement fréquentable par des véhicules 4x4, ce qui est le cas de nos monospaces.

Au bout de deux heures de ce menu, nous arrivons à Gaish Observatory à 3000m d’altitude. Impressionnant, irréel, peut-être un lieu ayant servi au tournage d’une fiction, je ne sais pas. Ce site est un ancien observatoire de l’ère soviétique, doté de son télescope, flanqué d’immenses capteurs d’ondes radios et de milliers de mètres carrés de panneaux solaires, le tout à l’abandon, rouillé, en partie démonté, excepté le dôme et son télescope qui est proposé aux touristes pour des observations nocturnes et pour quelques dollars. L’immense bâtiment, autrefois occupé par les scientifiques, est désormais reconverti en hôtel (zéro étoiles sans faire de jeu de mots). Le confort est spartiate, mais bon, nous ne sommes là que pour trois jours.

Après un bon repas nous nous préparons pour une petite balade autour de la station.

Dans l’herbe rase près du chemin, Leontopodium fedtschenkoanum et L. ochroleucum, Papaver croceum, Aster alpinus, Dracocephalum grandiflorum, Erigeron aurantiacum. Dans les moraines : Thymus tianschanicus, Chorispora bungeana aux grandes fleurs lilas posées à même le sol, Gentiana karelinii. Nous attaquons la pente couverte d’arbustes quand nous tombons sur une magnifique plante : Schmalhausenia nidulans, fantastique plante aux immenses fleurs violacées au feuillage translucide. Plus haut entre les buissons, Corydalis gortschakovii 40 à 60cm d’une belle couleur jaune d’or. Sur les rochers quelques pieds de Draba arseninovii aux fleurs jaunes et au feuillage vert vif. La nuit tombe vite et l’air fraîchit, nous redescendons rapidement vers l’hôtel. Au pied d’un grand sapin, Vladimir nous montre quelques superbes pieds de Corydalis glaucescens rose pâle. Quelle belle journée. Décidément nous n’avons pas encore tout vu.

 

14ème jour : Cosmos Station

 

Après une excellente nuit comme je n’en n’ai pas connu depuis quelques jours je suis en pleine forme. Ce matin, nous nous rendons à Cosmos Station à 3500m d’altitude. Après une heure de montée chaotique avec les 4x4, lente et parfois périlleuse au bord des ravins nous atteignons enfin notre destination. Nous grimpons à pieds les 200 ou 300m restant de la forte pente. Nous marchons littéralement sur des centaines d’espèces de plantes : Androsace akbajtalensis, Saxifraga macrocephala aux pétales jaune brillant, Smelowskia calycina, belle brassicacée à la floraison blanche en boules, plus fréquente au nord des Rocheuses ou au Sud de la Patagonie, Oxygraphis glacialis, Eritrichium villosum = tianschanicum blanc pur, Leontopodium fedtschenkoanum et L. ochroleucum plus petit, Rhodiola coccinea d’un si beau rouge, Viola tianschanica. Entre les rochers, Saxifraga hirculus jaune et S. siberica blanche, Androsace fedtschenkoi, 6cm aux petites fleurs blanches en corymbe, tout près Draba arseninovii jaune, Saussurea supina, magnifique, légèrement bleutée, Oxytropis chuonobis bleu pâle accompagné de Pedicularis oederii jaune à l’extrémité des fleurs marron. Sur les rochers à l’ombre, de grands tapis de Saxifraga oppositifolia d’un rose foncé un peu délavé. Au milieu d’un pierrier, quelques touffes de Cisticorydalis fedtschenkoana au feuillage gris bleuté mais la plante n’est malheureusement pas en fleurs, mais le feuillage à lui seul est magnifique. Sur les parois rocheuses, les Paraquilegia anemonoides étalent leurs floraisons opulentes, laissant juste un peu de place aux tapis de Tylacospermum caespitosum (qui ressemblent à Minuartia stellata) et de Sieboldia hexandra. En redescendant, j’aperçois une petite colonie de Primula tianschanica les pieds dans un petit ruisseau.

 

15ème jour : Big Almaty Lake

 

Notre descente est une fois de plus une épreuve. Fortes pentes, ornières gigantesques, rochers, et dévers inquiétants. Au bout de 3 ou 4km nous arrivons près du lac. Nous empruntons à pieds le chemin qui longe une sorte de digue. A l’autre bout, nous apercevons quelques Eremurus altaicus et toujours Codonopsis clematidea.

Nous descendons sur la partie asséchée du lac et avançons vers l’intérieur du lac qui est sec sur plus du tiers de sa superficie. Nous ne sommes que mi juin, c’est plutôt inquiétant. Sans doute un effet du réchauffement (durable ?).

Nous pouvons voir Parnassia laxmannii, Astragalus alatavicus, Dracocephalum stamineum, Semenovia transiliensis, Papaver croceum et juste à côté Glaucium squamigerum autre Papaveracée aux longues gousses de graines pendantes mais ses fleurs sont également jaune orangé, Dracocephalum nutans, Allium amblyophyllum, Thymus tianschanicus, Polygonum viviparum, Gentiana karelini d’un très beau bleu pâle, Mycaria squamosa espèce de tamaris rose relativement bas, Gentiana (Gentianella) turkestanorum non loin de Gentiana falcata. Près d’un ruisseau, le beau Pedicularis rhinanthoides et non loin de là, je découvre une superbe touffe de Gentiana kaufmanniana au milieu d’un pied de pissenlit. Les Epilobiums étalent leurs magnifiques floraisons rose foncé. Sur des rochers une plante en tapis : Koenigia icelandica, plus commune dans les régions boréales.

Nous remontons lentement vers les véhicules sous un soleil de plomb. Le déjeuner terminé et l’après midi étant libre, Paul et moi décidons de redescendre avec Alf et Hannah jusqu’au lac mais de le contourner par les crêtes. Un des chauffeurs nous amène jusqu’en bas et nous commençons l’ascension. Sur le bord du chemin nous remarquons Erysimum croceum, Epilobium latifolium, Gentiana turkestanorum, une magnifique touffe de Dianthus kushakewiczii. Sur les rochers, des coussins de Draba et de Sedum. Sous un surplomb une belle colonie de Viola biflora. En redescendant, en longeant une rivière tumultueuse je suis surpris par une splendide touffe de Dracocephalum imberbe d’un bleu sublime. Le soleil se couche, j’essaie une photo sans flash puis une avec, on verra.

Demain nous partirons en début d’après midi pour Almaty. Nous passerons la soirée à l’hôtel Kazhol, un 4 étoiles, en centre ville. Ce sera l’occasion pour nous tous d’être ensemble une dernière fois, et aussi de reprendre un peu le contact avec le confort que nous avons un peu perdu depuis le début de notre aventure.

 

16ème jour : Gaish Observatory et retour à Almaty

 

Ce matin nous partons faire une petite balade, la dernière avant notre départ, dans les environs de la station. A peine avons-nous parcouru quelques centaines de mètres que nous pouvons voir Allium platyspathum, A. schoenoprosoides, A. atrosanguineumet quelques Tulipa heterophylla. Sur un rocher une petite Gagea, Gagea michaelis. Nous continuons à avancer dans la prairie bosselée par des parties rocailleuses. Anna Ivaschenko nous appelle, elle vient de découvrir une énorme touffe d’Astragalus hemiphracia de 40cm de hauteur et d’une belle couleur rose. Un peu plus loin, l’un de ces petits monticules est un véritable petit jardin alpin d’une centaines d’espèces : Callianthemum alatavicum, Pulsatilla campanella, Ranunculus alberti, Minuartia kryloviana, Sedum ewersii et S. alberti, Rosularia alpestris et Rhodiola coccinea, Chorispora bungeana, Artemisia aschurbajevii, Alchemilla sibirica, et des Potentilla impolita, desertorum, orientalis, evestita, asiatica et d’autres encore et toujours Astragalus alatavicus, Oxytropis recognita à la floraison jaune, Geranium saxtile, Polygala hybrida, Euphorbia tianschanica, Viola altaica, Eritrichium villosum, Aster alpinus, Myosotis asiatica, Dracocephalum grandiflorum et D. nutans aussi beaux l’un et l’autre sans oublier Taraxacum pseudoroseum. Mais arrêtons ici notre liste qui semble sans fin et donne le tournis, j’en oublie très vraisemblablement des dizaines.

Nous atteignons maintenant un cours d’eau dont le lit pourtant large de 10 à 20m est totalement à sec. Les effets du réchauffement sans doute. Vladimir nous disait qu’il tombe de moins en moins de neige, et d’ailleurs à Chimbulak la station est équipée de douze canons à neige, preuve s’il en faut que la couverture neigeuse devient une denrée rare. En tout cas il n’y en a pas non plus à Cosmos Station à 3900m où nous étions avant-hier.

A l’ombre des rochers, le long de la berge, Saxifraga sibirica et à côté d’elle, Paropyrum anemonoides, renonculacée de 25cm environ aux fleurs blanches. De l’autre coté du lit de la rivière, sur un rocher exposé au soleil, un large coussin de Thylacospermum caespitosum. Nous faisons maintenant demi-tour car il est temps de rentrer déjeuner et préparer nos affaires pour descendre à Almaty dans l’après midi.

Après deux heures de descente périlleuse, nous rejoignons enfin la route asphaltée et sa circulation. Encore une heure de route et nous arrivons à l’hôtel Kazhol. Nous prenons possession de nos chambres. J’en profite pour prendre une bonne douche et pour raser ma barbe de huit jours.

Nous nous retrouvons tous sur une terrasse de l’hôtel pour le dîner. Nous sommes tous heureux et tristes à la fois et les discussions vont bon train. Le dîner est excellent et le vin rouge kazakh n’est pas pour déplaire. Certains envisagent leur prochain voyage mais nous sommes tous unanimes, ce voyage est fantastique, les paysages sublimes et la flore, je viens de vous la décrire par le menu. Anna Ivaschenko a apporté quelques livres dont elle est l’auteur. Je lui en achète un qu’elle me dédicace gentiment et m’embrasse. Je promets à Anna de transmettre ses amitiés à son amie Alexandra Berkutenko botaniste russe bien connue et, comme Anna d’origine ukrainienne. Il est tard maintenant, il faut se coucher.

 

17ème jour : départ pour Londres et Paris.

 

Ce matin nous reprenons l’avion pour Londres. Paul a décidé de m’accompagner pour m’aider à porter mon sac jusqu’au terminal où je prendrai la correspondance pour Paris.

Ce fut un très beau voyage, extraordinaire, dans un pays où la population est très accueillante. Les paysages sont magnifiques et malheureusement nous n’en n’avons vu qu’une infime partie. Il serait intéressant de passer un peu de temps dans la montagne vers 4500m. Pour les passionnés de bulbes, il faut venir en avril mai. Là, le sol est couvert de millions de tulipes en fleurs (huit espèces), des Junos (six espèces), des fritillaires, lloydia, gagea (neuf espèces), et bien d’autres encore. Pour ceux qui appréhendent peut-être, sachez que j’ai vraiment apprécié la nourriture et que malgré les conditions spartiates de notre séjour de six jours dans le Parc de Dzhabagly (pas d’eau courante) aucun d’entre nous n’a été malade.

Enfin, je tiens à remercier Vladimir Kolbinsev, maintenant « Tour leader » chez Greentours, pour son professionnalisme dans l’organisation et pour rendre notre séjour toujours agréable et aussi pour nous avoir fait découvrir le maximum de sites riches en plantes extraordinaires. Tous mes remerciements vont également à Anna Ivaschenko, une botaniste hors pair qui a passé toute sa vie dans la nature, et dont le visage s’inonde encore de bonheur à la simple vue d’un leontopodium, d’un eritrichium ou d’un dracocephalum. Un bonheur qu’elle sait faire partager aux autres. Son aide, sa grande compétence et son expérience ont été d’un grand secours pour nous tous et pour donner à ce voyage botanique une dimension supérieure, presque scientifique. Merci à Paul, notre accompagnateur, toujours de bonne humeur et qui m’a aidé et accompagné après mon accident. J’envisage un autre voyage au Kazakhstan dans les montagnes de l’Altai, chaîne montagneuse qui s’étend au nord le long de la frontière avec la Sibérie russe et à l’est avec la Mongolie. La flore y est riche et comme dans la chaîne du Tien Shan, exceptionnelle avec ses près de 300 espèces endémiques.

 

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